L'Édito

Le partenariat à la sauce helvétique en danger ?

14.02.2020

"La Suisse s’est construite progressivement par un mouvement qui vient du bas", écrit notre éditorialiste. Les politiques drogues pragmatiques enviées dans le monde entier émanent aussi de cet état d'esprit "bottom up".  Mais qu'en reste-t-il aujourd'hui dans un contexte fort de nouvelle gestion publique, d'économicité des assurances sociales et de contrôle ? Découvrez-le dans l'édito.

La Suisse s’est construite progressivement, par un mouvement qui vient du bas. De petits groupes se détachent des grands ensembles politiques qui l’entourent et forment une alliance pour préserver un espace de liberté. Face aux grands empires, protégé par une géographie favorable, un esprit particulier se développe où le bourgeois conserve une autonomie que nous ne retrouvons pas ailleurs. Bourgeois et pas citoyen, car le conservatisme montagneux du milieu du moyen-âge met l’indépendance avant le droit. La Suisse urbaine et moderne a bien changé et elle s’est depuis éloignée de ce paternalisme rugueux, qui faisait peu de place aux minorités. Si nous sommes heureux d’avoir tourné cette page-là, nous devons aussi à cette histoire particulière des principes solides qui fondent notre Etat de droit : la subsidiarité, le fédéralisme, la démocratie directe et la concertation. Dans le domaine des politiques publiques, cela se traduit par une volonté constante d’associer au plus près les acteurs de la société civile, pour le meilleur et pour le pire, que cela soit les entreprises, les syndicats ou les associations. De nombreuses tâches publiques sont ainsi confiées à des acteurs privés, que cela soit pour l’exécution, mais aussi pour des rôles d’importance stratégique. Une des clés du succès de la Suisse peut se résumer ainsi : une société civile forte face, soutenue pour un Etat partenaire.

Cette spécificité suisse s’observe de manière remarquable dans la politique des addictions. Si la Suisse a pu, avant ses voisins, trouver des chemins réalistes et pragmatiques pour gérer des problèmes concrets liés aux drogues illégales, c’est à cet esprit qu’elle le doit. Essayer des solutions novatrices, soutenir des associations militantes dans des projets aventureux, délocaliser la prise de décision (et donc la prise du risque politique) au plus bas niveau de l’échelle, laisser les acteurs concernés régler les difficultés à leurs niveaux. C’est sur ce modèle que le Conseil fédéral capitalise quand il formule la politique des 4 piliers. Celle-ci va poursuivre dans cette logique en engageant des moyens pour renforcer cette logique bottom-up, à travers les groupes de coordination (KDS) et le fonds d’impulsion notamment. Le succès est mondial. Alors que tous les autres pays s’empêtrent dans des débats idéologiques et scientifiques sans fin, la Suisse sort de l’ornière et fait chuter la mortalité et la criminalité liés aux drogues. Mais où en sommes-nous exactement aujourd’hui ?

Alors que rayonnait l’exemplarité de ce modèle dans la politique drogues, une autre révolution se préparait, celle de la nouvelle gestion publique. Cet effort louable de gérer au mieux le moindre centime issu de l’impôt s’accommode mal d’une vision citoyenne et responsable, qui place les acteurs communautaires au centre. Il demande la mise en place de systèmes et d’instruments qui permettent de surveiller les actions menées sur le terrain. Ils transfèrent également une large part de la responsabilité politique sur les épaules des fonctionnaires qui deviennent les vrais pilotes des prestations. Mais ce qu’on y gagne en transparence et en surveillance, on le perd forcément quelque part. Dans le domaine socio-sanitaire, cette évolution se fait au détriment de la capacité d’innovation des personnes et des institutions. Autrefois portés par la capillarité naturelle de leur proximité avec les besoins réels et concrets des bénéficiaires, ils sont aujourd’hui invités à respecter des procédures définies par d’autres et à s’inscrire dans des dispositifs sans pouvoir toujours influer sur leur conception.

Aujourd’hui, la volonté de l’Etat de contrôler les prestations questionnent de plus en plus d’acteurs sur le terrain. Le souci légitime de l’efficacité, de l’efficience, voire de l’économicité atteint aujourd’hui des sommets encore jamais observés dans notre pays. L’Etat seul revendique le souci du bien commun. Seul lui aurait la légitimité de porter l’intérêt collectif et le bien public. Seul lui aurait la capacité de porter l’innovation, l’adaptation et l’amélioration. Le doute et le soupçon remplacent la confiance et le partenariat. Sommes-nous sûr que ce chemin est le bon ?

L’évolution des assurances sociales est à cet égard impressionnante. Hier, elles venaient en aide aux personnes en souffrance. Aujourd’hui, elles documentent de façon chirurgicales les moindres prestations. On apprenait récemment qu’un médecin généraliste utilise maintenant deux tiers de son temps pour remplir des formulaires. Dans l’assurance invalidité, personne ne s’est encore amusé à calculer le coup de la charge administrative totale (institutions, personnes concernées, administrations). A n’en pas douter, ces chiffres feraient pâlir tous ceux qui se préoccupent des réels besoins aujourd’hui. Quelle formidable énergie pourrions-nous libérer avec toutes ces ressources ? Dans les cantons aussi, les systèmes de contrôle et de pilotage à distance se développent. Une nouvelle verticalité top-down s’installe année après année et diminue d’autant la marge de manœuvre des acteurs. La nature collaborative des rapports entre le terrain et l’Etat change de nature et se transforme. Elle questionne les fondements de notre culture de travail. Des signes inquiétants se font jours en matière de santé (burn out, trun-over, perte de sens, etc.). La liberté de parole aussi, fondement de notre démocratie, se voit progressivement cornaquée par un souci de cohérence, certes légitime, mais dont la conséquence ne peut qu’être un retrait, une frilosité, une perte d’engagement sur le terrain. Aujourd’hui, nous devons regarder la situation en face et reconnaître qu’on ne gagne jamais sur tous les tableaux à la fois. La frénésie du contrôle vaut-elle le prix que nous sommes en train de payer ? Nous ne pouvons qu’espérer que ce débat salutaire continue à s’ouvrir, dans le respect de chacun, et dans un souci réflexif des enseignements de l’histoire. Une culture de la responsabilité publique, partagée entre acteurs publics, para-étatiques et privés, se doit d’être préservée. Elle cimente ce modèle helvétique qui nous a apporté tant de succès par le passé. Ensemble, ayons le courage de thématiser ces évolutions majeures de notre société pour retrouver le chemin de la complémentarité et de la solidarité. Ensemble, retrouvons le respect et la confiance, pour redécouvrir le potentiel infini de l’intelligence collective.

Auteur(s)
Jean-Félix Savary